L'Alliance de paix et la transmission de la fidélité
Tradition séfarade · Ariel Mormin
La Paracha Pinḥas s'ouvre au lendemain d'un des épisodes les plus dramatiques du livre de Bamidbar. À la fin de la paracha Balak, Israël ne succombe pas à une attaque militaire, mais à une crise intérieure. Sous l'influence des femmes de Moav et de Midiane, une partie du peuple se laisse entraîner vers le culte de Baal Peor. Ce qui n'avait pu être obtenu par les malédictions de Bil'am est atteint par la séduction et l'idolâtrie.
C'est dans ce contexte qu'intervient Pinḥas, fils d'El'azar et petit-fils d'Aharon le Grand Prêtre. Son acte met fin à la plaie. Pourtant, ce qui pourrait apparaître comme un simple récit de justice devient immédiatement une réflexion sur la paix, la transmission et l'avenir d'Israël.
Après une crise profonde, la Torah enseigne comment reconstruire un peuple fidèle à Adonaï. Cette reconstruction ne repose ni sur la force ni sur le pouvoir. Elle s'appuie sur la responsabilité, la transmission et la fidélité à l'Alliance.
Pinḥas ben El'azar ben Aharon haKohen héshiv et ḥamati mé'al Béné Israël.
« Pinḥas, fils d'El'azar, fils d'Aharon le Cohen, a détourné Ma colère de dessus les enfants d'Israël. »
La Torah insiste immédiatement sur la filiation de Pinḥas. Pourquoi rappeler qu'il est le petit-fils d'Aharon ? Cette précision n'est pas anodine.
Rachi rapporte que certaines tribus critiquaient Pinḥas après son intervention. Elles rappelaient que son grand-père maternel était Yitro, ancien prêtre de Midiane, et contestaient ainsi sa légitimité. La Torah répond à cette accusation en rappelant une autre filiation : Pinḥas est aussi le petit-fils d'Aharon — celui que les Sages décrivent comme ohev shalom verodef shalom, « il aimait la paix et poursuivait la paix ».
Comment un homme capable d'un geste aussi radical peut-il recevoir l'héritage spirituel d'Aharon ? La Torah répond implicitement que le véritable zèle n'est jamais motivé par la colère personnelle. Pinḥas n'agit ni pour sa gloire, ni par vengeance, ni pour imposer sa volonté. Il agit parce que l'Alliance entre Israël et Adonaï est en train d'être publiquement profanée. Le fanatisme place l'homme au centre. Le zèle authentique place Adonaï au centre.
Les maîtres séfarades soulignent que la Torah ne présente jamais l'acte de Pinḥas comme un modèle à reproduire. Il s'agit d'une intervention exceptionnelle dans des circonstances exceptionnelles. Le Sforno explique que Pinḥas agit afin d'empêcher la destruction du peuple tout entier. Son geste ne trouve sa justification que parce qu'il met immédiatement fin à la plaie qui frappait Israël.
Le zèle peut devenir destructeur lorsqu'il naît de l'orgueil. Il devient une qualité lorsqu'il est entièrement au service d'Adonaï et qu'il cherche à restaurer la vie plutôt qu'à imposer une domination.
Lakhèn emor, hinéni noten lo et beriti shalom.
« C'est pourquoi tu diras : Voici que Je lui accorde Mon Alliance de paix. »
À première vue, cette récompense semble paradoxale. Pourquoi une Alliance de paix après un acte de rigueur ? Toute la profondeur de la paracha se trouve dans cette question.
L'absence de conflit, le silence imposé, la neutralité des indifférents.
La plénitude, l'intégrité retrouvée, l'harmonie avec la volonté d'Adonaï.
Pinḥas ne reçoit donc pas une récompense malgré son acte. Il reçoit cette Alliance parce que son intervention a permis de restaurer l'Alliance rompue entre Israël et Adonaï.
Dans un Sefer Torah, la lettre ו (vav) du mot שלום est traditionnellement écrite de manière brisée. Les commentateurs y voient un enseignement profond : même lorsqu'une intervention devient nécessaire, elle laisse une blessure. La paix demeure toujours un idéal fragile qu'il faut reconstruire avec humilité.
La Torah ne célèbre jamais la violence. Elle célèbre la restauration de l'Alliance. La paix n'est pas l'oubli du mal — elle est le retour de l'homme vers Adonaï.
Dans notre vie quotidienne, nous sommes rarement confrontés à des situations comparables à celle de Pinḥas. En revanche, nous sommes souvent appelés à défendre la vérité, à résister à la facilité ou à rappeler avec douceur les exigences de la fidélité. La Paracha nous enseigne que la fermeté n'a de valeur que lorsqu'elle conduit à davantage de paix, de justice et de fidélité.
La plaie est arrêtée. Adonaï ordonne un nouveau recensement. Pourquoi compter une nouvelle fois le peuple alors qu'un recensement avait déjà été effectué au début du livre de Bamidbar ? La réponse apparaît progressivement : il ne s'agit plus du même peuple.
Seou et rosh kol adat Béné Israël.
« Faites le dénombrement de toute l'assemblée des enfants d'Israël. »
Rachi compare Adonaï à un berger dont le troupeau a été attaqué. Après le danger, le berger recompte chacune de ses brebis pour constater que le troupeau est à nouveau réuni. Cette image révèle toute la tendresse du texte : le recensement n'est pas un acte administratif. Il exprime l'attention d'Adonaï pour chacun des enfants d'Israël. Chaque vie compte. Chaque personne est connue. Chaque existence possède une valeur infinie.
Les maîtres séfarades soulignent que ce recensement prépare l'entrée en Terre promise. Posséder une terre ne suffit pas. Encore faut-il constituer un peuple capable d'en porter la responsabilité. La liberté n'est jamais seulement un droit — elle est une mission. L'individu ne s'accomplit pleinement qu'au sein de la communauté.
On ne construit jamais l'avenir uniquement en regardant les fautes du passé. La Torah enseigne qu'après chaque crise vient le temps de la reconstruction. Adonaï ne réduit jamais un homme à son passé.
Au cœur de cette nouvelle génération apparaît un épisode d'une remarquable modernité. Cinq femmes s'avancent devant Moché, El'azar, les chefs du peuple et toute l'assemblée. Leur père, Tselofḥad, est mort dans le désert sans laisser de fils. Ces femmes ne contestent pas la Torah. Elles demandent simplement que justice soit rendue.
Lamah yigara shem avinou ?
« Pourquoi le nom de notre père disparaîtrait-il ? »
Leur démarche est remarquable. Elles ne revendiquent ni privilège ni pouvoir. Elles demandent que le souvenir de leur père demeure vivant au sein d'Israël. La question touche donc à la mémoire, à la transmission et à la justice.
Ken benot Tselofḥad dovrot.
« Les filles de Tselofḥad parlent avec justesse. »
Rachi souligne la sagesse de ces cinq femmes. Selon lui, elles ont attendu le moment opportun pour présenter leur requête. Elles parlent avec respect, argumentent sans agressivité, et cherchent la justice plutôt que la victoire. Leur attitude devient un modèle de dialogue.
Les commentateurs séfarades voient dans cet épisode une illustration de la confiance que la Torah accorde à une parole sincère. La justice biblique n'est pas figée : elle écoute, elle examine, elle répond. L'autorité véritable n'a pas peur d'écouter une parole juste. Moché, pourtant le plus grand des prophètes, accepte de présenter cette question devant Adonaï. Cette humilité fait partie intégrante de son autorité.
La justice selon la Torah ne consiste pas à appliquer mécaniquement une règle. Elle consiste à rechercher fidèlement la volonté d'Adonaï dans chaque situation concrète.
Les filles de Tselofḥad nous enseignent le courage d'une parole respectueuse. Lorsqu'une injustice apparaît, il est possible de la dénoncer sans violence, sans arrogance et sans esprit de révolte. La vérité gagne en force lorsqu'elle s'exprime avec humilité.
Moché sait désormais qu'il n'entrera pas en Terre promise. Sa première préoccupation est pourtant l'avenir du peuple. Cette attitude révèle la véritable grandeur d'un dirigeant : il ne cherche pas à conserver son pouvoir jusqu'au dernier instant. Il prépare celui qui poursuivra la mission.
Yifkod Adonaï Elohé haruḥot lekhol bassar, ish al ha'edah.
« Qu'Adonaï, Ashem des esprits de toute chair, désigne un homme sur l'assemblée. »
Les Sages expliquent que chaque être humain possède un tempérament différent. Un véritable dirigeant ne gouverne pas une foule anonyme — il accompagne des personnes uniques. Moché demande donc à Adonaï de choisir un homme capable de comprendre la diversité des cœurs humains.
Qaḥ lekha et Yehoshoua bin Noun, ish asher ruaḥ bo.
« Prends Yehoshoua, fils de Noun, un homme animé par l'Esprit. »
La Torah ne met pas en avant les qualités militaires de Yehoshoua. Elle affirme simplement : « un homme animé par l'Esprit ». Le futur dirigeant devra être guidé par l'Esprit d'Adonaï avant d'être guidé par son ambition personnelle.
De même qu'Adonaï connaît les pensées de chacun, le futur dirigeant devra savoir s'adapter à chaque personne. Le leadership biblique n'est jamais uniforme. Il ne consiste pas à imposer une méthode identique à tous. Il consiste à conduire chaque personne selon ses capacités.
Vesamakhta et yadekha alav.
« Tu poseras ta main sur lui. »
Un dirigeant n'est pas choisi uniquement pour ses compétences. Il est choisi pour sa capacité à transmettre fidèlement ce qu'il a lui-même reçu. Yehoshoua n'invente pas une nouvelle Torah — il poursuit l'œuvre de Moché. Cette fidélité garantit l'unité d'Israël au moment où le peuple s'apprête à entrer dans une nouvelle étape de son histoire.
Le véritable leadership ne cherche pas à durer indéfiniment. Il prépare avec humilité ceux qui poursuivront fidèlement la mission confiée par Adonaï.
Chacun reçoit un jour la responsabilité de transmettre quelque chose : une foi, un métier, une expérience, une valeur ou une mémoire familiale. La Paracha Pinḥas nous rappelle qu'une transmission réussie ne consiste pas à former des imitateurs — elle consiste à former des personnes capables, à leur tour, de servir Adonaï avec fidélité.
Après avoir présenté Pinḥas, le nouveau recensement, les filles de Tselofḥad et la transmission de Moché à Yehoshoua, la Torah consacre toute la fin de la paracha aux korbanot, les offrandes apportées à Adonaï. Pourquoi ce changement de sujet ? La réponse est profonde : une Alliance ne peut durer que si elle s'inscrit dans le temps.
Et hakeves ha'eḥad ta'assé baboker, ve'et hakeves hasheni ta'assé ben ha'arbayim.
« Tu offriras un agneau le matin, et le second entre les deux soirs. »
Ce sacrifice est appelé Tamid, c'est-à-dire « permanent ». Chaque matin. Chaque soir. Sans interruption. La Torah enseigne ainsi que la fidélité à Adonaï ne dépend pas de nos émotions — elle se nourrit de la constance.
Les maîtres séfarades soulignent que les rendez-vous sacrés — Chabbat, Roch 'Hodech, Pessaḥ, Chavou'ot, Roch Hachana, Yom Kippour, Souccot, Chemini Atseret — empêchent l'homme de vivre uniquement selon son propre rythme. Le calendrier biblique l'invite régulièrement à interrompre ses activités pour se recentrer sur Adonaï. Le temps devient alors un sanctuaire. Même lorsque le Temple n'existe plus, le Chabbat et les fêtes continuent de sanctifier l'existence.
Une Alliance ne se conserve pas uniquement grâce aux grandes décisions. Elle se construit dans la fidélité quotidienne. Le temps consacré à Adonaï devient le fondement de toute la vie spirituelle.
Notre époque valorise la nouveauté permanente. La Torah rappelle au contraire l'importance des habitudes qui élèvent : la prière régulière, le Chabbat, les fêtes, les moments de lecture de la Torah. Ces rendez-vous façonnent progressivement le cœur du croyant. La fidélité n'est pas un sentiment — elle est une pratique.
Pinḥas ben El'azar... héshiv et ḥamati.
« Pinḥas… a détourné Ma colère. »
Bamidbar 25:11
Hinéni noten lo et beriti shalom.
« Voici que Je lui accorde Mon Alliance de paix. »
Bamidbar 25:12
Ken benot Tselofḥad dovrot.
« Les filles de Tselofḥad parlent avec justesse. »
Bamidbar 27:7
Qaḥ lekha et Yehoshoua bin Noun, ish asher ruaḥ bo.
« Prends Yehoshoua, fils de Noun, un homme animé par l'Esprit. »
Bamidbar 27:18
Et hakeves ha'eḥad ta'assé baboker.
« Tu offriras un agneau le matin. »
Bamidbar 28:4
Étude de la Torah selon la tradition séfarade · Ariel Mormin
נר לרגלי דברך ואור לנתיבתי — תהילים 119:105