De la parole donnée au chemin parcouru
Devenir responsable de ce que l'on dit, de ce que l'on possède et de la route que l'on emprunte
Les parachiot Matot et Massé ferment le livre de Bamidbar, le Livre des Nombres. Le peuple d'Israël se trouve au terme de quarante années de désert. La génération sortie d'Égypte a presque entièrement disparu. Une nouvelle génération se tient désormais aux portes de la Terre promise.
Mais la Torah ne raconte pas immédiatement l'entrée dans le pays. Elle s'arrête. Avant le passage du Jourdain, elle revient sur plusieurs questions qui, à première vue, semblent très différentes les unes des autres : les vœux et la parole donnée, la guerre contre Midian, la répartition du butin, la demande des tribus de Réouven et de Gad de s'installer à l'est du Jourdain, les quarante-deux étapes du désert, les frontières du pays, les villes de refuge et enfin la question de l'héritage des filles de Tselof'had.
Pourquoi réunir autant de sujets différents à la fin de Bamidbar ? Une ligne profonde les traverse pourtant tous.
La liberté n'est pas seulement la possibilité de partir. Elle est la capacité de répondre de sa parole, de ses engagements et de son chemin.
La paracha Matot commence par les lois relatives aux vœux. Ce choix est remarquable. Au moment où Israël s'apprête à entrer dans une nouvelle étape de son histoire, la Torah commence par parler de la parole humaine.
Ish ki yidor néder la-Adonaï, o hishava shevoua, léessor issar al nafsho, lo ya'hel devaro ; kekhol hayotsé mipiv ya'assé.
« Lorsqu'un homme fait un vœu à Adonaï ou prête serment en s'imposant une obligation, il ne profanera pas sa parole ; il accomplira tout ce qui est sorti de sa bouche. »
Bamidbar 30:3
La Torah aurait pu simplement dire : « Il doit tenir sa promesse. » Mais elle emploie une expression beaucoup plus forte : לֹא יַחֵל דְּבָרוֹ — Lo ya'hel devaro — littéralement : « Il ne profanera pas sa parole. » Pourquoi parler de profanation ?
Parce que la Torah donne à la parole une dimension qui dépasse la simple communication. La parole engage celui qui parle. Une parole prononcée crée une réalité morale. L'être humain ne peut donc pas séparer ce qu'il dit de ce qu'il est.
Le détail devient ici fondamental : la Torah ne demande pas seulement à l'homme d'être sincère lorsqu'il parle. Elle lui demande de ne pas traiter sa propre parole comme une chose sans valeur. Une société dans laquelle la parole ne vaut plus rien devient une société où la confiance disparaît. Et lorsque la confiance disparaît, les relations humaines doivent être remplacées par la méfiance, la surveillance et la contrainte.
La Torah commence la dernière étape avant l'entrée dans le pays par une exigence élémentaire et radicale : ce qui sort de ta bouche t'engage.
La tradition séfarade a toujours accordé une grande prudence aux engagements verbaux. Dans la vie quotidienne, on rencontre fréquemment l'expression :
Bli néder — « Sans en faire un vœu. »
Non pas un refus de s'engager, mais une conscience de la gravité de la parole.
Cette formule ne signifie pas que la personne refuse de s'engager moralement ou qu'elle se réserve le droit d'agir avec désinvolture. Elle exprime au contraire une conscience de la gravité de la parole. L'homme peut avoir une intention sincère aujourd'hui et être empêché demain. Il peut désirer accomplir une bonne action et découvrir que les circonstances ne lui permettent pas de la réaliser. La prudence verbale devient donc une forme d'humilité.
Dans la sensibilité séfarade, la parole n'est pas banalisée. On retrouve cette attention dans les formules traditionnelles qui accompagnent les projets humains : Bé'ezrat Ashem — avec l'aide d'Ashem ; Im yirtsé Ashem — si Ashem le veut ; Bli néder — sans transformer cette intention en vœu. Ces expressions ne sont pas des automatismes décoratifs. Lorsqu'elles sont dites avec conscience, elles placent l'action humaine entre deux exigences : la responsabilité de faire ce que l'on a annoncé et l'humilité de reconnaître que l'homme ne maîtrise pas tout.
La paracha change ensuite de registre. Les tribus de Réouven et de Gad possèdent d'importants troupeaux. Voyant que les terres situées à l'est du Jourdain sont favorables à l'élevage, elles demandent à Moché de s'y installer. Moché réagit immédiatement.
Vayomer Moché livné Gad vélivné Réouven : ha-ahékhem yavo'ou lamil'hama véatem téshvou po ?
« Moché dit aux enfants de Gad et aux enfants de Réouven : Vos frères iraient-ils à la guerre tandis que vous resteriez ici ? »
Bamidbar 32:6
Cette question traverse les siècles. Moché ne condamne pas immédiatement leur projet territorial. Il pose une question de responsabilité :
Peut-on vouloir bénéficier de l'histoire collective tout en refusant d'en porter la charge ? Peut-on construire son propre avenir pendant que les autres affrontent seuls les difficultés ? Peut-on dire : « J'ai trouvé ma place, le reste ne me concerne plus » ?
La réponse de la Torah est claire : l'intérêt particulier ne peut pas abolir la solidarité collective. Réouven et Gad acceptent alors de participer à l'effort commun avant de revenir s'installer dans leur territoire. Leur demande devient acceptable lorsqu'elle s'accompagne d'une responsabilité assumée envers leurs frères.
Un détail du dialogue mérite une attention particulière. Les tribus déclarent :
Guedérot tson nivné lemiknénou po, vé'arim letapénou.
« Nous construirons ici des enclos pour notre bétail et des villes pour nos enfants. »
Bamidbar 32:16
L'ordre des mots est troublant. Ils mentionnent d'abord les enclos pour le bétail, puis les villes pour les enfants. Plus loin, Moché inverse cet ordre :
Benou lakhem arim letapkhem, ouguedérot letsona'akhem ; vehayotsé mipikhem ta'assou.
« Construisez-vous des villes pour vos enfants et des enclos pour vos troupeaux ; et ce qui est sorti de votre bouche, accomplissez-le. »
Bamidbar 32:24
D'abord les enclos pour le bétail… puis les villes pour les enfants. Les biens passent avant les personnes.
D'abord les villes pour vos enfants… puis les enclos pour vos troupeaux. Les priorités sont remises dans le bon ordre.
Moché remet les priorités dans le bon ordre : les enfants avant les biens. Le détail grammatical révèle un enjeu spirituel. Il est possible de devenir tellement préoccupé par ce que l'on possède que les moyens prennent la place des finalités.
On travaille pour sa famille, puis le travail finit parfois par éloigner de sa famille. On accumule pour assurer l'avenir, puis l'accumulation occupe tout le présent. On protège les biens et l'on oublie ce que ces biens devaient servir.
La Torah ne condamne ni la propriété ni la prospérité. Elle pose une question d'ordre : qu'est-ce qui vient en premier ? La richesse est un moyen. L'être humain reste la finalité.
La seconde paracha s'ouvre par une longue liste. Quarante-deux étapes du voyage d'Israël sont rappelées.
Élé massé vené Israël asher yatséou méérets Mitsrayim letsivotam, beyad Moché véAharon. Vayikhtov Moché et motsa'éhem lemasséhem al pi Adonaï ; véélé masséhem lemotsa'éhem.
« Voici les étapes des enfants d'Israël qui sortirent du pays d'Égypte selon leurs armées, sous la conduite de Moché et d'Aharon. Moché inscrivit leurs départs selon leurs étapes, sur l'ordre d'Adonaï ; et voici leurs étapes selon leurs départs. »
Bamidbar 33:1-2
Le peuple est arrivé au terme du désert. Pourquoi revenir sur le passé ? Pourquoi rappeler les lieux de fatigue, d'épreuve, de révolte, d'attente et de recommencement ?
Parce qu'une destination ne suffit pas à expliquer une existence. L'homme est aussi le résultat du chemin qu'il a parcouru. La Torah ne dit pas seulement : « Israël est arrivé. » Elle rappelle comment Israël est arrivé.
Chaque étape a participé à la construction du peuple. Certaines étapes furent heureuses. D'autres furent marquées par la peur. Certaines par la révolte. D'autres par la fidélité. Mais aucune ne peut simplement être effacée.
Le voyage n'est pas une parenthèse entre l'Égypte et la Terre promise. Le voyage est lui-même un lieu de transformation.
Un paradoxe apparaît alors. Si la destination était la Terre promise, les quarante années du désert pourraient être considérées comme un immense retard. Mais la Torah consacre une paracha entière à leurs étapes. Le retard apparent devient donc un enseignement.
Tout déplacement n'est pas encore un progrès. Et toute immobilité apparente n'est pas nécessairement une perte de temps. Il existe des moments où l'être humain avance géographiquement sans progresser intérieurement. Et il existe des périodes où il semble ne pas avancer, alors qu'une transformation profonde est en cours.
Dans une existence humaine, certaines étapes ne révèlent leur sens qu'après coup. Sur le moment, nous ne voyons qu'une rupture, un détour ou une attente. Plus tard, le chemin devient lisible.
La Torah ordonne à Moché d'écrire les étapes. La mémoire biblique n'est pas une nostalgie. Elle n'est pas un refuge permanent dans le passé. Elle permet de comprendre le présent et d'orienter l'avenir.
Il existe une différence entre vivre dans son passé et savoir d'où l'on vient. Vivre dans le passé peut empêcher d'avancer. Oublier le passé peut conduire à répéter les mêmes erreurs. La Torah propose une troisième voie : se souvenir pour avancer.
Dans de nombreuses familles séfarades, la transmission fonctionne ainsi. Une histoire familiale peut être racontée à travers des villes : Fès, Meknès, Tétouan, Oran, Tlemcen, Tunis, Djerba, Salonique, Istanbul, Livourne, Alep, Damas, Jérusalem, Marseille ou Paris. Ces noms ne sont pas seulement géographiques. Ils peuvent porter une langue, un rite, une mélodie, une recette, une prononciation de l'hébreu, un souvenir familial, une synagogue, un maître ou une manière particulière de célébrer. Les lieux deviennent les chapitres d'une mémoire.
De ce point de vue, Massé parle profondément à l'expérience séfarade : on peut quitter un lieu sans devoir effacer ce qu'il nous a transmis. La fidélité n'est pas l'immobilité. Elle est la capacité de continuer le voyage sans perdre le fil de la transmission.
Massé introduit ensuite les villes de refuge. Un homme responsable d'une mort involontaire ne doit pas être traité de la même manière qu'un meurtrier volontaire. La Torah introduit ainsi une exigence fondamentale : la justice doit distinguer. Elle doit examiner les circonstances. Elle doit entendre les faits. Elle doit protéger la société sans abandonner l'être humain à la vengeance immédiate.
Vehikritem lakhem arim, aré miklat tihyéna lakhem ; venas shama rotséa'h maké néfesh bishgaga. Vehayou lakhem hé'arim lemiklat migoël ; vélo yamout harotséa'h ad omdo lifné ha'éda lamishpat.
« Vous désignerez pour vous des villes qui seront des villes de refuge ; celui qui aura causé involontairement la mort d'une personne pourra s'y enfuir. Ces villes vous serviront de refuge contre le vengeur, afin que l'auteur de l'homicide ne meure pas avant d'avoir comparu devant l'assemblée pour être jugé. »
Bamidbar 35:11-12
Avant d'être puni, l'homme doit être jugé. La Torah refuse que l'émotion immédiate devienne à elle seule la justice.
La douleur de la victime est réelle. La responsabilité de l'auteur est réelle. Mais la justice doit établir la nature de l'acte. Intention, imprudence, accident et volonté criminelle ne sont pas des réalités identiques. La Torah introduit donc un espace entre l'acte et la vengeance. Cet espace est celui du droit.
Nous pouvons maintenant comprendre pourquoi ces deux parachiot forment une unité si forte. Matot commence avec la parole. Massé commence avec le chemin. Mais parole et chemin sont liés.
Une parole crée une direction. Un engagement ouvre un chemin. Une décision produit des conséquences. Et le chemin, à son tour, révèle la valeur de la parole initiale. C'est exactement ce que Moché dit aux tribus de Réouven et Gad :
Vehayotsé mipikhem ta'assou.
« Ce qui est sorti de votre bouche, accomplissez-le. »
Bamidbar 32:24
Il ne suffit pas de parler. Il faut transformer la parole en action. Et il ne suffit pas d'agir. Il faut être capable de regarder le chemin parcouru et de répondre de ses choix.
Dans la tradition séfarade, la vie religieuse n'est pas séparée de la vie familiale et sociale. La fidélité à la Torah se manifeste dans la synagogue, mais également dans la maison, le commerce, la parole donnée, l'honneur dû aux parents, l'accueil de l'invité et la transmission aux enfants. Matot–Massé rejoint profondément cette sensibilité.
La Torah ne demande pas seulement : Que crois-tu ? Elle demande aussi : Que vaut ta parole ? Comment traites-tu tes frères ? Quelles sont tes priorités ? Que transmets-tu à tes enfants ? Te souviens-tu du chemin qui t'a construit ? Sais-tu distinguer la justice de la vengeance ?
Une promesse tenue. Une parole prudente. Un engagement collectif assumé. Des enfants placés avant les possessions. Une mémoire transmise sans enfermement dans le passé. Une justice capable de distinguer les situations. C'est dans ces gestes que la fidélité devient visible.
Chacun possède ses propres massé, ses propres étapes. Il y a les lieux où nous avons vécu. Les personnes que nous avons rencontrées. Les engagements que nous avons pris. Les erreurs que nous avons commises. Les périodes de désert. Les recommencements. Les séparations. Les transmissions reçues. Les responsabilités que nous avons acceptées.
Nous aimerions parfois supprimer certaines étapes de notre histoire. Mais Massé ne supprime aucune station du voyage. La Torah les inscrit. Non pour enfermer le peuple dans ses échecs, mais pour montrer qu'une histoire peut être relue, comprise et transmise.
La question n'est donc pas seulement : Où suis-je arrivé ? Elle est aussi : Qu'est-ce que le chemin a fait de moi ? Et Matot ajoute une autre question : Ma parole est-elle devenue un chemin réel, ou est-elle restée une simple intention ?
Lo ya'hel devaro ; kekhol hayotsé mipiv ya'assé.
« Il ne profanera pas sa parole ; il accomplira tout ce qui est sorti de sa bouche. »
Bamidbar 30:3
Ha-ahékhem yavo'ou lamil'hama véatem téshvou po ?
« Vos frères iraient-ils à la guerre tandis que vous resteriez ici ? »
Bamidbar 32:6
Benou lakhem arim letapkhem, ouguedérot letsona'akhem.
« Construisez-vous des villes pour vos enfants et des enclos pour vos troupeaux. »
Bamidbar 32:24
Élé massé vené Israël.
« Voici les étapes des enfants d'Israël. »
Bamidbar 33:1
Vélo yamout harotséa'h ad omdo lifné ha'éda lamishpat.
« Afin que l'auteur de l'homicide ne meure pas avant d'avoir comparu devant l'assemblée pour être jugé. »
Bamidbar 35:12
La parole donne une direction au chemin ; le chemin révèle la vérité de la parole.
Étude de la Torah selon la tradition séfarade · Ariel Mormin
נר לרגלי דברך ואור לנתיבתי — תהילים 119:105